C’est le cœur de la pièce, le plus long et le plus important dialogue, une joute verbale d’une intensité extraordinaire entre l’oncle et la nièce. Créon commence par vérifier qu’Antigone n’a parlé à personne et propose de la sauver discrètement : elle rentrera chez elle, prétendra avoir été malade, et il fera disparaître les gardes témoins pour étouffer l’affaire. Antigone refuse net, affirmant qu’elle recommencera de toute façon. S’ensuit un long échange où Créon cherche à comprendre les raisons de son geste : elle répond qu’elle devait cet acte à son frère, que les morts non ensevelis errent éternellement, que Polynice, mort, a droit au même repos qu’Étéocle malgré sa trahison, car « c’était mon frère ». Créon rappelle la loi et le sort promis à quiconque désobéirait ; Antigone le savait et l’a bravé consciemment, non par orgueil de princesse mais parce qu’elle l’aurait fait même simple servante.
Créon tente ensuite une approche plus intime et presque affectueuse, la traitant comme une enfant capricieuse qu’il faudrait simplement gronder et mater, évoquant leurs souvenirs communs, sa première poupée offerte par lui. Mais Antigone reste inflexible. Créon hausse alors le ton, la secoue physiquement, lui serre le bras jusqu’à lui faire mal, dans un mélange de colère et de désarroi paternel — il avoue avoir « le mauvais rôle » mais devoir néanmoins le jouer. Vient ensuite un moment de vérité brutale : Créon révèle à Antigone la réalité sordide cachée derrière la propagande officielle — Étéocle, le « bon frère » glorifié en martyr national, était en réalité tout aussi vil et traître que Polynice, ayant lui-même comploté pour faire assassiner leur père et vendre Thèbes ; les deux corps, mutilés au point d’être méconnaissables après la bataille, ont été récupérés au hasard, et c’est arbitrairement que l’un a reçu des funérailles nationales tandis que l’autre a été voué à la putréfaction pour les besoins de la propagande d’État. Il lui révèle aussi que Polynice était en vérité un être méprisable, un noceur brutal qui avait un jour levé le poing sur leur père. Antigone, ébranlée, demande alors pourquoi Créon lui a raconté tout cela — n’aurait-il pas mieux valu la laisser mourir dans l’illusion d’un geste noble ?
Créon, croyant avoir gagné, presse Antigone de vivre, de se marier vite avec Hémon, l’exhorte à saisir « le bonheur », comparant la vie à une eau qu’il faut retenir entre ses doigts. Mais c’est ici que le dialogue bascule vers son sommet philosophique : Antigone rejette catégoriquement cette vision de la vie faite de petits compromis, de bonheur médiocre acheté au prix du mensonge et de l’humiliation quotidienne. Elle exige tout, tout de suite, entier, refusant la « part » raisonnable qu’on lui propose, préférant dire « non » à tout ce qui n’est pas absolu. Elle accuse Créon et tous les adultes d’avoir « des têtes de cuisiniers », d’être laids de compromissions. Créon, à bout, la secoue violemment et tente de la faire taire de force en évoquant les gens qui attendent dans l’antichambre et qui pourraient l’entendre. Antigone se débat et se met alors volontairement à crier pour se faire entendre de tous, provoquant sciemment sa propre perte. Ismène surgit à ce moment, offrant de mourir avec sa sœur par solidarité tardive, mais Antigone la rejette avec dureté, refusant de partager sa mort avec quelqu’un qui a d’abord choisi la vie. Antigone pousse Créon à bout jusqu’à ce qu’il, hors de lui, appelle finalement les gardes et ordonne son arrestation définitive, dans un cri de rage et d’impuissance.
